Lové dans les méandres de la Meuse, le charmant petit village de Profondeville accueillera peutêtre
prochainement un “centre de scolarisation et de resocialisation”, mieux connu sous
l’appellation “école des caïds”. Si les autorités de cette rieuse bourgade semblent disposées à
accueillir, sur leur territoire communal, une de ces nouvelles créations, d’autres édiles n’ont pas vu,
d’un même oeil complaisant, l’arrivée sur leur commune de ces centres destinés à recevoir les
élèves “difficiles”, exclus des écoles “traditionnelles”. Les médias ont fortement relayé ce refus
quasi-unanime de certains élus d’héberger “la racaille” sur leur sol, de telle sorte que le débat sur le
bien-fondé de pareilles initiatives n’a pas trouvé l’écho qu’il aurait dû mériter.
Cent places dans ces nouveaux centres seront donc ouvertes prochainement pour remettre sur le
droit chemin les décrocheurs incurables, les démunis du sens civique, les violents impénitents…
Mais l’arbre cachera-t-il jamais la forêt ? Combien d’adolescents se lèvent donc le matin en
s’exclamant , comme le suggère le titre, adorablement provocateur, d’un article de ce Cahier :
“Chouette ! Aujourd’hui y a école” ? Bien sûr, apprendre n’est pas jouer. Mais qui a jamais dit
qu’apprentissage ne pouvait se conjuguer harmonieusement avec plaisir, convivialité, solidarité,
expérience, respect ? Et qui osera prétendre aujourd’hui que ces élèves décrocheurs et/ou
violents, majoritairement relégués dans des filières scolaires déglinguées et sans attrait, y ont
reçu les bases élémentaires d’une éducation à l’humanisme qui, seule, permet de transcender nos
instincts les plus vils ? Quand reconnaîtra-t-on donc enfin que le décrochage scolaire n’est pas
l’apanage des seuls jeunes et que le manque d’allant ou d’enthousiasme dont on les stigmatise
volontiers est largement partagé par les enseignants, les directions et l’ensemble des
communautés scolaires ?
L’actualité vient de nous le rappeler gravement : en Communauté française, près de trois mille
jeunes ne sont inscrits dans aucune école et les chiffres, toujours officieux, du décrochage
“sévère” dépassent très largement ce premier chiffre pourtant impressionnant. Alors, où convientil,
en période de vaches maigres, de poser ses priorités ? Sur les cent élèves, dont les violences,
avérées chez d’aucuns et fantasmées chez d’autres, s’interprèteront sans doute comme autant de
réponses à des violences invisibles et insidieuses qu’ils ont eu à souffrir, notamment à l’école ? Ou
faut-il tenter d’agir sur cette myriade de jeunes, abandonnés dans les filières scolaires les plus
sombres, qui attendent, avec une remarquable patience, qu’on vienne les délivrer de l’ineptie, de
l’arbitraire et du sordide ?
si l’on veut espérer sortir un jour de l’imbroglio de ces nouveaux dispositifs, tous d’essence
sécuritaire et destinés à contenir l’ incontenable, c’est aux élèves, aux jeunes concernés qu’il faut
donner la parole. Et la leur donner vraiment. Non pas pour se gargariser de l’avoir fait, mais pour
entendre ce fameux point de vue de l’”usager”, véritable pilier des nouvelles politiques sociales
mais étrangement discret dès lors qu’il s’agit de politiques et de pratiques sociales liées à la
jeunesse…
C’est bien de ceci dont il s’agit dans ce Cahier : oser donner la parole à ces jeunes qui l’ont si peu,
ainsi qu’à quelques professionnels, toutes spécialités confondues, qui font métier d’être leurs très
proches soutiens et confidents.
Sans prétendre clore le débat permanent qui entoure l’école, ce consacré à cette
même question ne cherche pas à rendre justice à une catégorie oubliée, pas plus qu’elle ne constitue
une espèce de “droit de réponse”. En abordant le point de vue des jeunes à l’école, ce Cahier ouvre
simplement, à son tour, ses pages à des acteurs de l’école, pas plus importants que d’autres… mais
pas moins non plus !
Bernard De Vos, Directeur de SOS Jeunes-Quartier Libre.