N°60 La médicalisation des assuétudes tome 2 : Prévention à la dérive
Dans notre numéro 54 consacré au risque, le philosophe Frédéric Neyrat dressait un constat plutôt amer de l’évolution de nos sociétés occidentales où le concept de risque est utilisé « d’une manière anesthésiante, préventive et gestionnaire ».
Toujours associé à la menace le risque, se réduit à ce dont il faut absolument se prémunir « au nom d’une survie ou d’une protection de soi-même, au nom finalement d’une autoconservation bien triste, c’est-à-dire d’une capacité à pouvoir continuer à jouir selon un certain type de biens marchands proposés ».
Refusant cette logique à l’opposé d’une « écologie des corps et des esprits », le philosophe en appelait à « une nouvelle esthétique de l’anticipation, une relance de l’imaginaire ». Dans les pages qui suivent, le sociologue Patrick Peretti-Watel ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque la nécessité de doter la prévention sanitaire d’une nouvelle éthique susceptible de lui apporter la crédibilité qui lui fait bien souvent défaut. Et pour cause, en faisant comme si chacun des sujets auxquels elle s’adresse était « un individu réellement autonome et responsable, capable de saisir des arguments probabilistes, de faire des calculs et de choisir ce qui est le mieux pour lui », autrement dit un individu qui règlerait toutes ses conduites à l’aune de la préservation de son capital santé, la prévention ne peut prétendre modifier les comportements. S’adressant à un individu chimérique, elle est la plupart du temps inopérante et ressentie comme une entrave aux libertés individuelles. C’est que généralement ses fins stratèges « oublient que les êtres humains ne sont prêts à pouvoir modifier certains de leurs portements de façon véritablement profonde et authentique que si et seulement si on leur propose aussi la promesse de quelque chose d’autre que ce qu’ils vivent » et que par ailleurs, « il faut des protections, des milieux sociaux et environnementaux suffisamment solides et protecteurs pour étayer l’expérience de soi ». Bref, la réduction des inégalités sociales de santé est au coeur de la démarche préventive, pour ne pas dire sa condition de possibilité.
Comment dès lors expliquer le plébiscite rencontré par les démarches de prévention qui semblent passer outre cette évidence ? C’est à cette épineuse question que, par delà la diversité de leur approche respective, les différents contributeurs de ce numéro apportent quelques pistes de réponse. Leur point commun : montrer en quoi la médicalisation des assuétudes et d’une façon générale, la médicalisation des conduites humaines, est un des leviers essentiels pour que les approches de prévention contribuent davantage à la maîtrise sociale des populations qu’à la préservation ou la recherche de leur bien-être.